الأربعاء 24 ربيع الأوّل 1439 Wednesday 13 December 2017

Jar Jari Serigne Touba

Jar Jari Serigne Touba (22)

Après son retour de Mauritanie en 1907, Ahmadou Bamba était en résidence surveillé à Thiéyéne.

De 1908 à 1909, il était l’objet d’une surveillance exceptionnellement sévère. Ses moindres déplacements, ses plus petites actions étaient signalées tandis que le nom de ses visiteurs était transcrit sur un registre au jour le jour.

Les autorités coloniales après avoir beaucoup observé Ahmadou Bamba durant cette période, vont reconsidérer leur politique envers cet homme exceptionnel.

Cette période coïncide avec l’avènement à la tête de l’AOF de 1908 à 1915 de Merleau-Ponty, Amédée William.

Ce dernier était l’une des rares autorités coloniales à avoir compris Ahmadou Bamba, le Gouverneur Ponty mettait souvent en garde certains administrateurs contre leur politique réactionnaire et certains excès. Il n’a cessé de témoigner des sentiments d’estime et de respect à l’endroit du marabout.

Son règne fut celui de l’apaisement, de l’assouplissement et de la dédramatisation contrairement aux rapports incendiaires, faux et calomnieux autrefois sur le marabout. Bien que ce dernier œuvrait exclusivement pour les intérêts de la France, sa nouvelle démarche qui postulait « la prudence, la vigilance et l’habilité » à considérablement amélioré la qualité des relations entre Ahmadou Bamba et les colonisateurs. Revisitons les derniers témoignages sur Ahmadou Bamba par les français.

 

Serigne Khadim Gaydel Lô.

Les inquiétudes, les centaines de rapports sur lui, les craintes, le vocable même des colonisateurs (marabout rebelle, dangereux, imprévisible, fanatique, trop ambitieux) laissait échapper en filigrane leur impuissance. Les supputations sur les desseins, stratégies voire stratagèmes d’Ahmadou Bamba nous prouvèrent tout simplement que c’était un homme à la personnalité dense et hors pair, une figure courageuse, charismatique voire emblématique. Sa résistance souterraine, non violente pour un homme qui avait tous les atouts pour engager une confrontation armée avec les colonisateurs, relève d’un esprit de loin supérieur à celui de ses adversaires.

Cet état de fait dénote l’intelligence supérieure du guide du mouridisme, l’originalité de sa démarche somme toute inédite dans l’histoire des résistants africains. Si d’un côté, l’analyse du discours du Serigne dès son retour est fondamentalement marquée par la radicalisation et le refus de répondre aux convocations du Gouverneur, de ses commandants et des chefs indigènes complètements vassalisés par le système colonial, le comportement du marabout a toujours été lié dans ses rapports avec les colonisateurs à des directives émanant de Dieu et de son Prophète (PSL).

De l’autre côté, le discours des autorités coloniales est devenu moins paternaliste, plus prudent et plus méfiant à l’égard du marabout. L’exil a certes été un baromètre pour les français pour cerner et évaluer à sa juste valeur la dimension d’Ahmadou Bamba.

Ces derniers n’ont pas pu percer le mystère Bamba puisque même à son retour il continuait de hanter l’esprit des européens quant à leur volonté d’homogénéisation de la domination et surtout d’exploitation systématique des colonies.

Qu’à cela ne tînt, Ahmadou Bamba voyait son influence toujours plus grande malgré l’obstination des colons sur sa personne. Tous les rois déchus, les familles royales, les marabouts sont venus frapper à la porte de Serigne Bamba pour se soumettre à lui. Il incarnait l’âme, la dignité et la personnalité de l’homme noir tout court. Ce savant pacifique à la foi inébranlable a illustré une leçon de civilisation aux colonisateurs, à l’Afrique et au monde entier.

D’ailleurs les écrits et les derniers rapports sur lui attestent ce que nous venons de dire.

Serigne Khadim Gaydel Lô

Jar Jaary Serigne Touba : Ahmadou Bamba a triomphé là où de vaillants combattants africains ont échoué

Chaque fois qu’il y avait un africain qui se dressait résolument comme obstacle à leur volonté de pacifier les territoires conquis et d’asseoir leur domination, ils n’ont pas lésiné sur les moyens pour agir. En effet l’armada coloniale a laissé sur ses traces beaucoup du sang vaillant des combattant africains, elle a écrasée tous les résistants jusqu’à ce que mort s’en suive et cela sans aucune forme de procès. Au retour d’Ahmadou Bamba, fidèle à leur politique de violence, les colonisateurs ont encore tenté d’utiliser la force pour faire taire le marabout, obtenir sa reddition et éteindre son influence. Pour preuve, le dispositif envoyé par le gouverneur pour kidnapper Ahmadou Bamba. Ce dernier, homme de Dieu, très averti et doué de connaissance mystique a toujours su déjouer les plans honnis et malsains des français.

Le 11 novembre 1902, Ahmadou Bamba revient au Sénégal, auréolé de gloire. Contrairement à ce que croyait le colonisateur, le prestige d’Ahmadou Bamba a considérablement grandi. Aussi la période la plus difficile, la plus critique et la plus dangereuse de la vie du marabout va-t-elle commencer ! Un projet sinistre visant à le faire passer par les armes est mis au point.

En effet, un détachement de 150 tirailleurs et de 50 spahis disposant de 100 cartouches par homme (2000 balles) est mis sur pied. Il pourra éventuellement recevoir l’appui des partisans des chefs indigènes, tous acquis au colonisateur.

Les frontières avec la Gambie sont fermées.

Cependant à Mbacké, des milliers de talibés, plus décidés que jamais, sont prêt à verser leur sang pour s’opposer à une seconde arrestation du marabout.

Heureusement, Ahmadou Bamba faisant preuve d’une intelligence, d’un sang-froid et d’une grâce divine hors de portée du commun des mortels, réussit de justesse à déjouer les plans du colonisateur et à éviter le bain de sang.

Serigne Khadim Gaydel Lô

Tout d’abord il faut retenir que 1903 marque le retour d’exil de Serigne Bamba. La question qui saute à l’œil est la suivante : comment peut-on exiler un homme, mobiliser des espions pour l’observer (on peut penser au gouverneur Lamothe et surtout au prêtre Monseigneur Antoine Hyppolyte Carrié), pendant toute cette longue période 7ans 7mois 7 jours et être incapable de le situer ? Les colonisateurs ignoraient tout du marabout.

Ils ne savent ni ce qu’il voulait, ni ce qu’il détestait encore moins ses intentions. Ils étaient constamment installés dans le doute. Et fait plus marquant, c’est à son retour d’exil qu’Ahmadou Bamba a radicalisé sa position envers les colonisateurs.

Pour preuve, cette réponse adressée à l’administrateur de Thiès qui le sommait de répondre à une convocation dans un délai de 8 jours. La réponse d’Ahmadou Bamba a été courte comme à son habitude mais historique, radicale et révolutionnaire. Ahmadou Bamba répond :

« De la part d’Ahmadou fils d’Ahmadou à commandant de Ndiarème (Diourbel), c’est le captif de Dieu qui rend cette réponse. Un captif de Dieu qui se suffit de son Maître. Il fait connaître au commandant de Ndiarème (Diourbel) que paix soit à celui qui marche dans le sentier droit. Après ceci, il fait connaître qu’il a reçu sa lettre et lui fait savoir comme réponse qu’il est le captif de Dieu et ne reconnait pas d’autre Maître que lui et ne rend hommage qu’à Lui Seul. Le Très-Haut, le Vénéré, le Riche, le Grand, Paix soit à celui qui marche dans le droit chemin ». Le résidant transmet la réponse ci-dessus à l’administrateur de Thiès par note 83 du 4 mai 1903. Ce qui est sûr c’est que les français ne pouvaient pas manquer d’attenter à la vie du Serigne non seulement pendant son exil mais aussi au retour.

Serigne Khadim Gaydel Lô

« Revenant hier à 2 heures et demi de l’escale de Mékhé, dans laquelle se trouve l’opération Maurel et H. Prom qui devait me livrer les arachides destinées à être expédiées dans le fleuve, j’ai rencontré à Tivaouane, l’interprète principal Fara Biram Lô chargé par vous d’une mission auprès du marabout Ahmadou Bamba, et l’envoyé du Cheikh Sidya, porteur de la lettre de celui-ci à son talibé. J’ai tenu Fara Biram Lô au courant des renseignements que je possédais, je lui ai donné quelques conseils et, vers 6 heures du soir, il s’est mis en route ainsi que l’autre envoyé pour Mbacké comme destination.

J’ai fait donner à tous deux une bonne monture, et comme il faut tout prévoir avec un personnage aussi dangereux et fanatique que le marabout en question, j’ai confié à Fara Biram Lô, le revolver du brigadier-chef des gardes. 

Je ne crois pas à la réussite de Fara Biram Lô envers ce marabout particulièrement dangereux.

Il y a quelques jours, le marabout a prononcé les paroles suivantes :

« J’ai quitté le Congo, le boubou de misère que je portais, je ne le reprendrai jamais de bonne volonté, et si l’on veut m’y forcer, cela coûtera cher ». Il est possible qu’Ahmadou Bamba,  n’ose pas refuser à Cheikh Sidya d’aller le voir, mais j’ai tout lieu de penser, qu’il ne passera pas par Saint-Louis.

Au contraire, il s’enfoncera dans la brousse et se rendra par terre en pays maure, en évitant certainement les escales de Dagana et Podor. Ahmadou Bamba franchira probablement le marigot de Doué, aux environs de Fouédas, derrière Podor et traversa le fleuve, en face de Dalaye, d’où il se rendra rapidement chez Cheikh Sidya. Si donc on veut le cueillir au passage, il faut surveiller la rive entre Dagana et Podor et aussi le marigot de Doué.

 Je vais faire surveiller, quoiqu’il ne soit pas dans mon cercle, mais bien dans le Baol, le Cheikh Anta Mbacké, frère d’Ahmadou Bamba, qui est en relation journalière avec lui. » 

Serigne Khadim Gaydel Lô

J’ai l’honneur de vous communiquer les renseignements suivants concernant Ahmadou Bamba.

« Aujourd’hui, les Ardos du Kontar, Kaël et Gorété sont venus me rendre compte qu’il se confirme, d’une façon certaine, que le Serigne Bamba est décidé, quelques soient nos efforts, à ne pas quitter son village. Ceux qui désireront le voir ou lui parler se rendront à Mbacké, quant à lui, il ne se dérangera pas. La population n’est pas tranquille et redoute des complications. A leur avis, l’idée d’une marche en avant de la part de Bamba n’est pas à envisager, néanmoins le marabout se préparerait à repousser, le cas échéant, la force par la force.

Ils évaluent à peu près 7000, les personnes qui se trouveraient actuellement à Mbacké. Pour moi je tends à croire qu’il cherche à se créer une puissance religieuse indépendante, par conséquent hostile et arriver ainsi à contre balancer notre autorité ».

Serigne Khadim Gaydel Lô

Reconnaitre qu’aucun fait de prédication de guerre sainte n’avait été relevé contre Ahmadou Bamba et de décider de l’envoyer en exil par ce que ses agissements et ceux de ses talibés étaient suspects, démontrent que les autorités coloniales voulaient à tout prix se débarrasser du marabout.

Et pourtant Ahmadou Bamba savait que le processus de la colonisation était irréversible et qu’aucune résistance ne pouvait s’y opposer. Les français étaient mal renseignés sur Ahmadou Bamba. C’est bien plus tard qu’ils reconnaitront le mal-fondé de leur jugement sur le fondateur duMouridismeet essaieront de le réhabiliter.

Le récit ci-après est significatif sur la façon dont Ahmadou Bamba voyait la situation. Un jour, bien avant sa déportation, devant les membres de sa famille inquiète de ses relations avec les Autorités coloniales, Ahmadou Bamba posa les questions suivantes :

Où est Elhadji Omar Foutiyou, le Tidiane ? Où est Maba ? Où estAhmadou Cheikhou ? Où estMamadou Lamine ?Lat Dior ?Alboury, SambaLaobé et les autres ? Tous tués lui répondirent les membres de son entourage. L’on constate que les noms cités par le Marabout sont ceux de chefs religieux qui ont prêché la guerre sainte et des rois qui ont lutté pour défendre leur trône. Aucun d’eux n’a pu mener à terme sa mission jusqu’’à son terme. Il est certain qu’Ahmadou Bamba a tiré les conséquences de ces échecs et a voulu faire connaitre à ses proches qu’il avait choisi sa propre voie.

Aussi bien dans ses écrits que dans ses recommandations, l’accent a toujours été mis sur la foi, le travail et la discipline. Il est probable que le Marabout, rejetant la violence,ait choisi de libérer son peuple par la voie pacifique. L’administration coloniale avait-il deviné cette stratégie ? En tout cas devant l’expansion foudroyante dumouridismefacilitée par le fait que tout talibé qui a terminé sa formation qui devient Cheikh s’implante dans un lieu donné pour à son tour former des talibés, l’Administration coloniale, inquiète, a pris soin de fichier et de surveiller tous les disciplesd’Ahmadou Bamba

Serigne Khadim Gaydel Lô

Après avoir introduit Ahmadou Bamba au sein du Conseil privé, lui avoir fait connaitre l’accusation dont il est l’objet et l’avoir interrogé, le Gouverneur sur l’avis très unanime du Conseil privé, adopte les conclusions du rapport de Monsieur le Directeur des affaires politiques.

Dans son rapport de mission du 15 aout 1895, l’administrateur Leclerc, prétend qu’Ahmadou Bamba avait dénoncé lui-même ses principaux talibés. Il s’agit là d’une grave calomnie car s’il en était ainsi, des arrestations auraient été faites à la suite de cette dénonciation. D’après les recherches effectuées aucun marabout, aucun talibé de marque n’a été arrêté à cette période.20

Ensuite la déclaration qu’a faite le marabout devant le Conseil privé n’a pas été consignée dans le procès-verbal et ne figure à ma connaissance sur aucun acte officiel.

Pourquoi cette omission quand on sait qu’Ahmadou Bamba a non seulement répondu aux questions qui lui ont été posées mais aussi a donné son opinion sur les accusations portées contre lui ?

Accuser le Marabout d’avoir la même façon de procéder que Maba, Ahmadou Cheikhou, Mamadou Lamine et d’autres, c’est de la part des autorités coloniales, faire preuve de légèreté. Tout un chacun sait en effet qu’Ahmadou Bamba était un adepte de la non-violence et qu’il interdisait même à ses talibés de tuer le plus petit insecte. Ce qui semble être confirmé par les termes de la lettre du10 juin 1903.

Serigne Khadim Gaydel Lô

L’exposé de la situation que fait dans un rapport précédent Monsieur Leclerc, à savoir les inquiétudes et les plaintes des chefs avoisinants la région habitée par Ahmadou Bamba, les agissements de ses talibés, le passé même du marabout montrent clairement que nous avons affaire en lui à un homme fort intelligent, très avisé, habile à ne pas se compromettre, et dont l’esprit d’hostilité, les projets de conquête, les rêves d’ambition sont certains et poursuivis avec une obstination qui, si elle dénote un esprit de beaucoup supérieur à ceux de ses congénères, n’en est que plus dangereuse à notre influence.

Aussi, est-il de toute nécessité, Monsieur le Gouverneur, pour ramener le calme dans le Diambour, le Djiloff, et l’Est du Baol, pour ne pas mériter le même reproche de tolérance excessive que prononça Faidherbe au sujet de notre attitude à l’égard de Mamadou Lamine en 1886, d’enlever Ahmadou Bamba, non seulement à la région où son action se faisait le plus immédiatement sentir, mais au Sénégal même, et de l’interner au moins pour quelques années, dans un pays éloigné tel que le Gabon, où ses prédications fanatiques n’auront aucun effet .

Quant à ses talibés, Cheikhs ou Serigne, il importe de les disperser et de leur intimer l’ordre d’avoir tous à réintégrer leur village d’origine et de ne plus s’en absenter que sur notre autorisation. Parmi les guerriers deLat Dior, d’Alboury qui s’apprêtaient à donner leur concours au soulèvement projeté, les plus compromis pourraient être, si vous le jugez nécessaire, envoyés dans le Walo, et placés sous la surveillance deYamar M’bodj.Telles sont monsieur le Gouverneur les propositions auxquelles je vous prie de vouloir bien donner approbation en Conseil privé ».

Serigne Khadim Gaydel Lô

Après examen des faits, le Gouverneur a chargé Monsieur l’administrateur principalLeclerc, d’une mission dans le Djolof qui s’est terminée par l’arrestation du marabout et d’un certain nombre de ses disciples. Voici les propos de l’administrateur : « Il ressort donc clairement que si l’on n’a pu relever contreAhmadou Bambaaucun fait prédication de guerre sainte bien évident, son attitude, ses agissements et surtout ceux de ses principaux élèves sont de tous points suspects ».

Depuis qu’Ahmadou Bamba nous est connu déclare le Directeur des affaires politiques dans la salle du conseil privé du5 septembre 1895« il n’a eu d’autre de procéder que lesMaba, lesAhmadou Cheikhou, lesMamadou Lamineet lesSamba Diama, et l’on est frappé de la similitude qui existe entre les protestations d’amitié qu’il nous faiten 1889 et en 1891et celles que nous faisaientMabaen1864,  Ahmadou Cheikhouen1868,Mamadou LamineàGoundiourou en 1885et dans leGoye en 1886, à la veille de préparer, les uns les campagnes du Rip, les autres celles du Djoloff, le dernier enfin celles du Boundou et de Bakel .

L’exposé de la situation que fait dans un rapport précédent Monsieur Leclerc, à savoir les inquiétudes et les plaintes des chefs avoisinants la région habitée par Ahmadou Bamba, les agissements de ses talibés, le passé même du marabout montrent clairement que nous avons affaire en lui à un homme fort intelligent, très avisé, habile à ne pas se compromettre, et dont l’esprit d’hostilité, les projets de conquête, les rêves d’ambition sont certains et poursuivis avec une obstination qui, si elle dénote un esprit de beaucoup supérieur à ceux de ses congénères, n’en est que plus dangereuse à notre influence.

Serigne Khadim Gaydel Lô

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